Carnet : Instant suspendu

Vallée de l'Ubaye. C'est la mi-mai, et l'orage menace ce soir...

 

Le tonnerre gronde et des nuages noirs roulent depuis l'Ouest ; Louis XVI se fait rincer la Tête. Malgré la menace d'une bonne averse et de la foudre, l'envie est trop grande de renouveler la rencontre magique.

Vingt minutes plus tard, me voilà posté à l'orée d'une grande pente de pins sylvestres, j'attends patiemment que le jour décline, entre chien et loup. 21:15... voilà, c'est l'heure, va-t-il venir ?

Tout à coup, il me semble entendre le battement lourd et rapide de ses ailes... Sortant de nulle part, le mâle du papillon Isabelle déboule du bas de la pente. Avec ses longues antennes pectinées, il remonte la piste olfactive qui va le conduire vers une femelle à féconder... quelques molécules de phéromones dans une immensité. La pluie fine qui commence à tomber ne semble pas venir à bout de son obstination. Il s'arrête un instant sur un tronc, laissant admirer le vitrail de ses ailes... puis repart à vive allure entre les arbres obscures.

Caché dans les bois de pins durant la journée, l'Isabelle échappe à nos yeux. Ce n'est que le soir venu, que la mâle se met à voler dans un but unique et universel : s'accoupler pour perpétuer l'espèce. Depuis quelques mois, le cocon d'Isabelle attendait son heure enfoui dans la litière de la forêt. Il a fallu quelques jours de chaleur pour déclencher l'émergence du papillon. Pour cet imago, la reproduction est à la fois le seul objectif et une course contre la montre.... car il ne va voler qu'une seule heure au crépuscule, pendant les quelques jour de sa brève existence. 22:30 tout est fini.

Papillon Isabelle Photo de F. Breton / PNM

 

La nuit noire a désormais enveloppé la montagne et les gouttes grossissent. Je regagne mes pénates en pensant à cet instant suspendu, la rencontre avec le protégé Actias isabellae, un joyau de la faune endémique des Alpes du Sud... une étrange silhouette fantomatique, suivant son mystérieux chemin odorant, invisible pour nous.

François Breton